• Agatha Chakhnovski

Les relations entre l'Union européenne et la Russie

Dernière mise à jour : mai 10

Lorsque Pierre Ier, tsar de Russie puis empereur de toutes les Russies a entrepris son voyage en Europe, il a été chaleureusement accueilli par toutes les cours d’Europe excepté par Louis XIV. Reçu à Versailles avec dédain puisque Louis XIV méprisait la Russie, la considérant comme un pays d’arriérés, n’a pas empêché Pierre le Grand d’entreprendre des réformes qui transformeraient la Russie et en feraient une grande puissance européenne, une fenêtre ouverte sur l'Occident notamment en créant Saint-Pétersbourg qu’il nommera capitale, pour arracher son pays de la pesanteur de ce qu'il appelait la « barbarie asiatique ».



L’importance politique de la Russie s’accroît au XIXème et au XXème siècle, faisant partie des deux grandes puissances sortent triomphantes de la Seconde Guerre mondiale : les États-Unis et l'URSS, bénéficient du prestige de leur victoire sur le nazisme.

Alliées pendant le conflit, les deux puissances entrent rapidement dans une logique d'affrontement. Il s'agit désormais, dans ce nouvel ordre mondial qui se fait jour, d'imposer son système politique et économique dans une guerre froide. Les deux pays se veulent deux modèles qui s'opposent, dans un monde désormais bipolaire. Un monde où l’Union européenne n’a pu réellement s’étendre qu’après la libération des pays du communisme. L’Europe, divisée pendant 45 ans à cause de cette dualité fait face à une Russie qui a toujours suscité l’incrédulité voire l’effarement de nombreux Européens.


Les relations bilatérales entre l’Union et la Russie débutent par l’accord de partenariat et de coopération (APC) fixant les principaux objectifs communs, signés en juin 1994 et initialement prévus pour une période de dix ans, mais renouvelée automatiquement annuellement.

En juillet 2008, des négociations ont été entamées en vue d’un nouvel accord UE-Russie qui devait comporter des « engagements contraignants du point de vue juridique » dans des domaines tels que le dialogue politique, la justice, la liberté, la sécurité, la coopération économique, la recherche, l’éducation, la culture, le commerce, les investissements et l’énergie. De même, qu’un « partenariat pour la modernisation » a été lancé en 2010.

Subséquemment, l’Union et la Russie ont renforcé en 2013 leur coopération en créant quatre « espaces communs » : avec un espace économique, un espace de liberté, sécurité et justice, un espace de sécurité extérieure et un espace de recherche, d’éducation et de culture. De plus, des négociations relatives à un accord visant à faciliter la délivrance des visas ont été conclues en 2011.

Néanmoins, l’intervention de la Russie en Crimée a entraîné la suspension de l’ensemble de ces pourparlers et de ces opérations. En effet, en 2014, le Conseil européen a suspendu la coopération avec la Russie ainsi que tout nouveau financement européen destiné au pays à travers les institutions financières internationales.



En quoi les relations entre l’Union européenne et la Russie sont marquées par la volonté de ses deux puissances d’étendre leurs sphères d’influence sur un même territoire ?


Une relation bilatérale progressive, prudente et conflictuelle : entre volonté de sanctions et de coopérations.


L’Union, depuis mars 2014, a progressivement imposé un ensemble de mesures restrictives à l’encontre de la Russie en réaction à l’annexion illégale en droit international public de la Crimée et à la déstabilisation de l’Ukraine. De même, qu’elle a renforcé ses sanctions après que le vol MH17 ait été abattu le 17 juin 2015 sur un territoire contrôlé par les rebelles soutenus par la Russie dans l’est de l’Ukraine. Ces sanctions sont régulièrement mises à jour et prolongées, mais concernent aussi différents domaines.

En effet, les mesures diplomatiques consistent à exclure la Russie du G8, à arrêter le processus d’adhésion de la Russie à l’OCDE, à l’Agence internationale de l’énergie et à suspendre les sommets bilatéraux traditionnels UE-Russie.

De plus, les sanctions économiques ciblent les échanges avec la Russie dans des secteurs économiques spécifiques notamment en limitent l’accès aux marchés primaire et secondaire des capitaux de l’Union pour certaines banques et entreprises russes ainsi qu’en interdisant l’exportation et l’importation sur le commerce d’armes.

De même que des restrictions à l’accès de certains services et technologies sensibles pouvant être utilisés pour la production et l’exploration pétrolières ont été imposées.

Enfin, des mesures en matière de coopération économique comprennent la suspension de nouvelles opérations de financement par la Banque européenne d’investissement (BEI) et la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD) en Russie.

Des mesures restrictives individuelles ont aussi été appliquées sur des personnes et des entités faisant l’objet d’un gel des avoirs et d’une interdiction de voyager, notamment les présidents des deux chambres de l’Assemblée fédérale ainsi que le président de la délégation russe à la commission de coopération parlementaire UE-Russie.


La Russie, en représailles, riposte depuis août 2014 aux sanctions imposées par l’Union par des contre-sanctions frappant les produits agricoles, les matières premières, les produits alimentaires ainsi que des individus.

Vladimir Poutine, réélu pour son 4ème mandat présidentiel en 2018 à près de 77% des voix, mène une politique qui cible l’opposition et la société civile. En effet, des centaines d’ONG ont été étiquetées comme « agents étrangers » ou « organisations indésirables », les autorités ont renforcé le contrôle des médias et de l’utilisation de l’interne. De même que la situation de l’état de droit s’est dégradée graduellement, notamment par la corruption, l’empoisonnement de l’opposant Alexeï Navalny, la réforme constitutionnelle de 2020, la grande fermeté de la répression des manifestations ainsi que les nombreuses atteintes aux droits de l’Homme et la volonté d’un clivage des mentalités de la part des autorités, contre l’Occident semble se creuser.

La Russie, en participant en 2015 aux initiatives du groupe de pays E3+3, a abouti à la conclusion d’un accord sur le dossier nucléaire avec l’Iran, allant vers une initiative d’une plus grande concertation au niveau mondial. Toutefois, l’intervention russe dans la guerre de Syrie en 2015 notamment en soutenant Bachar El-Assad, en menant une campagne de désinformation massive à l’intérieur et à l’extérieur de la Russie, a provoqué des tensions supplémentaires avec l’Occident.


Néanmoins, le Conseil des affaires étrangères de 2016 s’est accordé sur cinq principes directeurs devant guider les relations de l’Union avec la Russie : la mise en œuvre de l’accord de Minsk ; des relations renforcées avec les partenaires orientaux et d’autres voisins de l’Union, y compris l’Asie centrale ; le renforcement de la résilience de l’Union (Par exemple : la sécurité énergétique) ; une coopération sélective avec la Russie ; la nécessité de nouer des contacts interpersonnels et de soutenir la société civile russe.



D’une dépendance commerciale vers une diversification.


Malgré les sanctions, l’Union reste le principal partenaire commercial de la Russie, et la Russie le quatrième partenaire commercial de l’Union. En effet, la Russie restera un grand exportateur de matières premières puisque le marché mondial ne peut pas se passer de l’apport russe en pétrole, sauf à voir flamber les cours.

Cependant, une mutation s’effectue sur le marché du gaz puisqu’on assiste à une multiplication des usines de gaz naturel liquéfié (GNL) ce qui entraînera une autonomie d’approvisionnement pour l’Union, mais aussi pour la Russie qui pourra diversifier sa clientèle notamment vers les marchés asiatiques, plus rémunérateurs.

En 2017, l’économie russe est donc sortie de la récession de 2014-2016 et de la crise dans le secteur bancaire, bénéficiant de revenus croissants grâce aux exportations de pétrole et de matières premières. Par conséquent, Moscou a profité des sanctions pour adopter une stratégie de substitution afin d’inciter à une production nationale, faible précédemment notamment le secteur de l’agro-alimentaire.

Les sanctions ont démontré à la Russie que dans aucun domaine stratégique, elle ne peut dépendre de pays susceptibles de la frapper d’embargo. Des priorités nationales de recherche ont donc été décrétées afin d’acquérir plus d’indépendance. Les sanctions, en fermant les marchés financiers occidentaux, ont nui gravement aux entreprises russes, qui ne peuvent plus s’y financer, mais là encore, le bloc euro-atlantique n’est plus en situation de monopole. Depuis 2014, la coopération avec la Chine, hésitante auparavant, est devenue une alternative de grande ampleur. En effet, les deux pays ont échangé dans différents domaines, notamment spatial, aérien, ferroviaire et commercial.

Dans les transports, l’abondance des crédits chinois, dans le cadre des « routes de la Soie » ainsi que dans les hydrocarbures, mais aussi indiens, se placent de manière exponentielle sur le marché russe.

Malgré cela, la croissance économique est fortement ralentie en 2019 et 2020 due au climat d’investissement incertain dans le pays et a ses performances économiques qui demeurent tributaires du prix du pétrole et du gaz. Le système économique est concentré dans un petit nombre de secteurs qui manquent d’investissements, de transformation, d’infrastructures tandis que de grandes entreprises proches de l’État ont la mainmise sur le marché.

La politique de substitution aux technologies occidentales a cependant des limites puisque le Kremlin ne souhaite naturellement pas tomber d’une dépendance à l’Occident à une dépendance à la Chine.

Toutefois, l'instrumentalisation de ces sanctions permet aussi de diffuser une mauvaise image de l'Union, pouvant être perçue par la population comme un ennemi de la modernisation de la Russie, de même qu’un ennemi des valeurs prônées (Par exemple : droits des LGBTQIA2+).


Des influences variées non nécessairement divergentes : entre espoirs et déceptions.


Une expansion vers l’est divisée.


L’accroissement des tensions prend racine dans la crainte de Moscou de voir l'OTAN se rapprocher des ex-pays soviétiques à sa frontière. Une grande partie de sa politique étrangère tente donc de la prémunir contre cette avancée, vécue comme une menace de l'Occident et la guerre en Ukraine représentant le paroxysme de cette opposition.


Cependant, Russie et l’Europe continuent à entretenir des relations poussées puisque les jeunes Russes font des études en Europe, les échanges commerciaux restent importants et les Russes sont toujours les premiers demandeurs de visas pour l'espace Schengen.


Le Kremlin n'est pas opposé par principe à l'élargissement de l'Union européenne, mais craint la dépendance de la politique étrangère européenne vis-à-vis des Etats-Unis et de l'OTAN. L'Union exporte également ses valeurs, en conditionnant par exemple l'ouverture de relations avec les pays tiers à l'acceptation de normes, ce que rejette totalement la Russie.

Parallèlement, la Russie pratique également une politique de "soft power" pour influencer les gouvernements et les populations européennes sans utiliser de moyens militaires notamment avec la promotion de sa langue, de sa culture, avec des antennes médiatiques comme RT France ou des agences d’information comme Spoutnik ou bien même avec des événements sportifs mondiaux qui ont pour but de promouvoir la Russie sur la scène internationale en tentant de redorer leur blason.


Toujours est-il que les Etats membres de l’Union ne sont pas unis d’une seule voix en ce qui concerne les relations avec la Russie. En effet, les vingt-sept sont clivés pour définir une approche commune puisque certains pays comme l’Allemagne, la France ou l’Italie sont partisans d’un renforcement des relations tandis que la Pologne, la République Tchèque ou les pays baltes, en raison de leur passé, sont plus méfiants à une telle politique.

Toutefois, la Russie tire consciemment profit de cette division, en privilégiant les relations bilatérales avec les pays les plus développés tout en jouant sur ce clivage au sein des Etats membres. Il est donc indispensable que l’Union parle d’une seule voix notamment dans les domaines ou les Etats membres ont transféré une partie de leurs compétences à l’Union. La Russie semble maîtriser l’ensemble des cartes en matière de négociation, face à des pays européens qui essayent d’avancer de manière dispersée et non coordonnée.



Une conquête territoriale sous permanentes tensions.


Si les pays européens frontaliers de la Russie s'inquiètent de voir la Russie se renforcer à leurs portes, la menace d'invasion que pourrait représenter la Russie reste minime. En effet, depuis la guerre de Géorgie en 2008, le pays a entamé une remilitarisation des positions russes en Biélorussie. L'investissement dans l'armée est une priorité pour le gouvernement, représentant 5,3% de son PIB.

Néanmoins, ces démonstrations de force n'iront probablement pas jusqu'à toucher des pays comme la Pologne ou les Etats baltes, qui ne sont pas seulement membres de l'Union européenne, mais également de l'OTAN. La Pologne reste un pays avec une bonne armée professionnelle, entrainée, de même que l’Ukraine s’est considérablement renforcée notamment avec l’aide matériel militaire des Etats-Unis et l’entraînement des forces armées par l’OTAN. Cependant, la Russie pourrait essayer d’utiliser d’autres armes de déstabilisations sur ses voisins comme son influence sur les communautés russophones ou la dépendance au gaz et au pétrole. Malgré cela, le pays ne peut pas se permettre de les utiliser régulièrement puisque l’énergie reste sa principale ressource (environ 40% des recettes du budget fédéral) et les pays européens ses plus gros clients.

Même si les événements en Biélorussie n’ont pas débouché sur un conflit frontal comme en Ukraine il y a 6 ans, les pressions se multiplient en dessinant une ligne de fracture au gré de l’élargissement européen notamment entre l’Union, la Russie, la Moldavie, la Géorgie, l’Arménie…


La politique d’une extension toujours plus à l’est de l’Union, a conduit à de nombreux conflits diplomatiques, puisque cette lutte d’influence en pointe les limite notamment récemment dans la gestion du conflit entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie qui confirment une relation toujours conflictuelle avec Moscou.

En conclusion, l’horizon des relations serait pour l’Union et la Russie de travailler à identifier des dossiers communs pouvant aboutir à une entente en matière de développement économique et de dialogue politique plutôt que de poursuivre une lutte d’influence régionale qui risquerait d’entraîner des conséquences encore plus sérieuses dans l’avenir. Plus globalement, la Russie, tout comme l’UE, aura à se repositionner dans un futur proche sur la confrontation américano-chinoise.


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