• Corentin Guilly

L’Opération européenne, la Task Force Takuba

Dernière mise à jour : mars 23

Le 27 mars 2020, la Ministre française des armées, Florence Parly, a annoncé sur son compte twitter, l’entrée en action de la Task Force Takuba au Mali et au Niger.

Depuis 2012 la situation au Mali est compliquée. Le pays doit faire face à un soulèvement Touareg au nord du pays. Ce mouvement a été rapidement alimenté par l’arrivée de nombreux combattants en provenance notamment de Libye où la chute du dictateur Kadhafi en 2011 a laissé le pays dans un chaos. La fragilité des pays de la zone a permis un regroupement des combattants rebelles, Touaregs et djihadistes. La nouvelle mission européenne, la Task Force Takuba est donc très attendue sur le terrain par les européens et les pays africains.



Dès 2012, les groupes armés, pour la plupart djihadistes, avancent en direction de la capitale malienne, Bamako. Cette avancée rapide des forces djihadistes pousse le gouvernement central malien à demander l’intervention de puissances étrangères. La France intervient dès la fin janvier de l’année 2013 avec l’opération Serval. L’Union européenne lance à son tour une opération militaire en février 2013, l’EUTM-Mali dans le but de protéger les intérêts européens dans la zone. Ce sont des opérations qui s’éternisent et qui n’arrivent plus à progresser suffisamment dans la lutte contre les djihadistes dans la région.


Depuis presque 8 ans les forces françaises, européennes et des pays du Sahel cherchent à sécuriser la zone du Sahel. Cette zone est stratégique et importante car c’est une zone d’échange entre l’Afrique du Nord et l’Afrique Subsaharienne où les intérêts européens sont nombreux. Les résultats obtenus par les opérations menées au Mali et dans la zone sahélienne sont mitigés. La Task Force Takuba lancée officiellement le 15 juillet 2020, doit permettre de sécuriser au plus vite le Mali et le Niger.


En quoi l’opération Task Force Takuba est-elle le symbole d’une coopération militaire efficace des pays de l’Union européenne face au djihadisme ?


Dans un premier temps nous verrons dans quelles circonstances l’opération Task Force Takuba a été déclenchée et quels sont ses objectifs. Dans un second temps nous étudierons l’efficacité et les premiers résultats de cette récente force militaire et nous verrons quels sont les apports et les limites de cette mission sur le terrain.

Le Mali et le Sahel zone vaste et complexe, propice à un enlisement des opérations militaires

Une situation instable, difficilement contrôlable


La situation sécuritaire malienne est instable depuis bientôt une décennie. Le nord du pays, rural et peu habité, est depuis 8 ans au cœur des conflits armés entre djihadistes et forces régulières maliennes soutenues par la France et l’Union européenne et appuyées par le renseignement militaire américain.


L’opération Serval, composée de trois milles hommes, lancée par la France en 2013 a permis de repousser les djihadistes au nord du pays dans des zones reculées du désert sahélien. Pour autant le nord du Mali n’est pas une zone sécurisée aujourd’hui. L’EUTM-Mali, mission militaire lancée par l’Union européenne dont l’objectif principal est la formation de soldats, peine à obtenir des résultats satisfaisants. La zone sahélienne est composée de trois millions de kilomètres carrés ce qui la rend difficile à contrôler et à sécuriser.


L’opération française Serval s’est transformée en l’opération Barkhane en août 2014, elle se déploie dès lors dans toute la zone sahélienne. Les résultats de Barkhane ne sont pas négligeables mais les militaires sur place demandent plus de matériel et d’hommes. En 2018, les forces françaises dans la zone ont été portées à 4 500 militaires puis en 2020 à 5 100 hommes déployés dans le cadre de cette opération. Dans le même temps, en 2014 sous l’impulsion française, le G5 Sahel est créé avec les pays directement menacés par les instabilités de la zone sahélienne ; le Mali, la Mauritanie, le Niger, le Burkina Faso et le Tchad.


C’est dans ce contexte compliqué que la Task Force Takuba entre en action officiellement le 15 juillet 2020.

Du matériel et des hommes aguerris


L’objectif principal de la Task Force Takuba est clair, sécuriser le Mali et le Niger en détruisant les dernières poches de djihadistes dans la zone et en conseillant, assistant et accompagnant les forces maliennes dans la lutte contre les djihadistes. Cette mission complète l’opération Barkhane qui n’arrive pas à neutraliser les combattants retranchés dans des zones reculées. Cependant, ce sont ces combattants qui mènent des raids meurtriers contre des camps militaires. L’attaque du camp militaire malien à Indelimane près de la frontière avec le Niger le 1er novembre 2019 qui a provoqué la mort de cinquante-quatre personnes dont cinquante-trois militaires maliens, nous rappelle l’importance de la mission européenne Takuba.


La Task Force Takuba se compose actuellement de 120 hommes, issus d’unités commandos de leur pays, déployés dans la zone du Liptako, sanctuaire des djihadistes de l’État Islamique au Grand Sahel (EIGS). Ces hommes, seront rejoints en janvier par un troisième groupe de la Task Force, un groupe franco-suédois (30 hommes de chaque nationalité), portant à 180 le nombre de soldats européens engagés au sein de la Force Takuba. Cette force est également composée de 150 militaires maliens au sein de l’unité légère de reconnaissance et d’investigation (ULRI) des forces maliennes, équipées de matériel français neuf (pickup, moto cross, casque, gilet de combat…). L’ULRI est directement incorporée au commandement de la mission européenne Task Force Takuba.

Dès 2021, la mission européenne d’initiative française qui réunit la France, la Belgique, le Danemark, l’Estonie, les Pays-Bas, le Portugal, la République Tchèque, la Suède et l’Italie et bénéficie du soutien politique du Royaume-Uni, de la Norvège et de l’Allemagne, comptera entre 320 et 380 hommes sur le terrain. L’objectif à long terme de cette opération est clairement défini ; une armée malienne autonome en capacité de reconquérir les terres aujourd’hui aux mains des djihadistes et de placer ces territoires sous contrôle malien de manière permanente.


Il faut toutefois nuancer ce nombre important de soutien et de collaboration militaire. En effet, seuls trois à quatre groupes de Task Group sont composés, un franco-estonien, un franco-tchèque, un franco-suédois et peut-être un quatrième franco-italien. Les autres soutiens militaires sont très faibles ; soit un soutien symbolique au sein de l’État-Major de l’opération soit un soutien logistique lors d’actions menées par les Task Group.


Les pays qui ne soutiennent que politiquement la Task Force Takuba agissent ainsi car ils sont bloqués dans leur pays par une opposition politique ou une opinion publique opposée à une intervention militaire au Sahel.


Enfin, seuls 10 pays sur les 27 pays composant l’Union européenne (hors Royaume-Uni) sont impliqués au sein de la Task Force Takuba soit 37% des pays de l’Union. On constate également que l’Estonie est l’unique pays de l’Europe de l’Est à participer à cette opération. La République Tchèque et l’Estonie sont les seuls pays à être entrés dans les années 2000 au sein de l’Union européenne et à participer à l’opération Task Force Takuba. Seulement 15% des pays entrés dans l’Union en 2004 ou après, sont impliqués au sein de la mission, une faiblesse pour la politique de sécurité et de défense commune (PSDC).



Une Task Force Takuba en action

Des résultats satisfaisants


Malgré la barrière de la langue entre les instructeurs européens non francophones et les troupes maliennes, l’entente au sein de la force est bonne. La volonté européenne et malienne facilite la coopération.


Depuis le mois d’octobre 2020 et après des semaines d'entraînement, les premiers Task Group sont entrés en opération. Les premiers résultats de la Task Forces Takuba sont jugés très satisfaisants par le Ministère des Armées. L’opération militaire de nom de code Bourrasque menée au début du mois de novembre 2020 par le Task Group franco-estonien en soutien de l’armée malienne a été un succès permettant de neutraliser plusieurs djihadistes.


Les premières missions sont une réussite tant par le travail accompli que par les résultats obtenus. Les armées maliennes reprennent progressivement le contrôle dans la région du Liptako et neutralisent de nombreux djihadistes.


L’efficacité des missions satisfait les pays présents au sein de l’opération. Cette force permet une européanisation de la force Barkhane voulue par la France. La Task Force Takuba deviendra autonome par rapport à la force Barkhane au cours de l’année 2021 notamment sur les points logistiques du transport, du ravitaillement et de la santé.


La force Takuba s’est renforcée grâce à l’arrivée tardive de l’Italie dans l’opération. Ce pays fondateur de l’Union renforce les effectifs de l’opération avec deux cents hommes, une vingtaine de véhicules, des hélicoptères et des drones. Le bilan est positif mais la nuance ne serait-elle pas oubliée face à l’engouement collectif ?

Quelles solutions pour une réussite durable ?


L’opération Task Force Takuba est globalement une réussite mais elle se heurte à quelques limites et critiques. Les forces maliennes et nigériennes sont des troupes francophones, lors d’opérations avec des troupes de la task force non francophone comment se fera la communication sous le feu de l’ennemi.


Les pays européens n’ont pas tous répondu à l’appel français, l’Union européenne apparaît comme une puissance en ordre dispersé dans le domaine de la défense, freinant grandement le développement de la PSDC soutenu par le président français Emmanuel Macron. L’absence des pays de l’Europe de l’est laisse un silence assourdissant quant à la volonté de développer une autonomie européenne de défense. Beaucoup de ces pays préfèrent agir dans le cadre de l’OTAN et en partenariat avec les États-Unis comme la Pologne mais aussi l’Allemagne pourtant pilier et moteur de la construction européenne.


La France supporte grandement l’effort de guerre au Sahel et les pays de l’Union européenne sont réticents à s’investir davantage dans la région. Seule l’Italie a tenu son rôle de grande puissance européenne. Cet acte est tout de même à nuancer ; l’Italie intervient car le pays a des intérêts dans la zone des trois frontières.


La Task Force Takuba montre tout le travail qu’il reste à accomplir à l’Union Européenne pour devenir une des plus importantes puissances militaires dans le monde aux côtés des États-Unis, de la Chine et de la Russie. L’opération Takuba met en avant tout le potentiel des forces européennes à travailler ensemble et à se compléter. L’Union européenne doit apprendre de cette opération et travailler avec ces pays européens sur le terrain, tous membres de l’Union.

Je conclurai sur le piège de l’enlisement. En effet, la mission de l’Union Européenne au Mali, l’EUTM-Mali débutée en 2013 est prolongée au minimum jusqu’en 2024 ; qu’en sera-t-il de l’opération Barkhane et de l’opération Task Force Takuba ?


Le rattachement de l’opération Task Force Takuba à l’EUTM-Mali (mission militaire de formation de troupes menée par l’UE) permettrait une augmentation des effectifs militaires, des moyens financiers et matériels afin de mieux couvrir cette immense zone. Un regroupement des opérations Takuba, EUTM-Mali et EUCAP Sahel-Mali avec l’EUCAP Sahel Niger serait intéressant. En effet, cela pourrait donner lieu à une grande mission civile et militaire de l’Union européenne au sein du Mali et du Niger.


Pouvons-nous nous satisfaire de l’efficacité des missions de collaboration militaire entre pays européens en dehors du cadre de la PSDC et de l’Union européenne ?

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