• Agatha Chakhnovski

Interview de Jean-Robert Raviot, spécialiste de la Russie . Partie II

La position russe au Donbass, en Arctique, au Moyen-Orient, au Haut-Karabagh et dans l’espace pontique.



Monsieur Jean-Robert RAVIOT, Professeur des universités, Directeur du département de russe, responsable de la filière Licence/Master de la filière bilingue Droit français-Droit russe et directeur du Master spécialisé en études russes et post-soviétiques à l'Université Paris Nanterre, nous a fait l’honneur de nous accorder cet entretien sur la Russie.



Quelles intentions de la Russie au Donbass ?


Des mouvements de troupes russes à la frontière avec l’Ukraine inquiètent la communauté internationale. Le 2 avril, Joe Biden s’est entretenu avec le président ukrainien Volodymyr Zelensky, lui affirmant son soutien dans la région du Donbass. Dans le même temps, l’Allemagne et la France (qui ont été acteurs dans les accords de paix) appellent à la désescalade, à la médiation mais entendent aussi sanctionner la Russie.

De son côté, Moscou continue de violer les accords de paix établis (notamment Minsk I et II, 2015, signés à la suite de l’échec du Protocole de Minsk) et on constate une augmentation des forces militaires et paramilitaires des deux côtés.



Au vu de ces éléments, quelles pourraient être les réelles ambitions de la Russie en Ukraine ? Quels sont les moyens pour parvenir à une résolution du conflit ? L’Europe est-elle capable cette fois-ci, de stopper l'expansion russe vers le territoire européen, au contraire de la Crimée en 2014 ?


Pour rappel, « l’UE n’est pas menacée en tant que telle puisque l’Ukraine ne fait pas partie de l’UE ». Selon l’avis personnel du spécialiste, « l’Europe a déjà beaucoup fait et la France et l’Allemagne ont fait un travail de qualité dans le processus de Minsk pour essayer d’encadrer un processus de paix entre les Ukrainiens, les Russes et les pouvoirs locaux ».

Il ne faut pas oublier qu’il y a l’Ukraine, la Russie, mais qu’il y aussi « la République du Donbass qu’on aurait tendance à penser entièrement manipulée par la Russie mais loin de là puisqu’’ ils ne leur obéissent pas forcément, ce qui fait état des relations très compliquées, d’animosité et de méfiance mutuelle ».


Nous constatons aujourd’hui que « l’on ne peut pas dire que le processus de Minsk n’a pas fonctionné, mais qu’il a mal fonctionné […] parce que personne, aucun des signataires n’a vraiment respecté les accords, ni les Ukrainiens, ni les Russes, ni les pouvoirs locaux ». En effet, « il a été violé de toute part puisque les Ukrainiens refusent toute fédéralisation et tout statut particulier, d’autonomie, du Donbass et que la Russie continue d’appuyer de manière discrète mais réelle les républiques autoproclamées ». Il faut comprendre aussi que « ce processus de Minsk s'est fait aussi un peu par défi envers les Américains, en disant que les Européens arriveraient à régler le conflit ».


De plus, il faut prendre en compte un autre acteur que sont « les Etats-Unis qui poussent l’Ukraine à l’hostilité vis-à-vis de la Russie, ce n’est pas favorable pour eux, mais pour l’UE non plus ».


La situation actuelle est telle qu’aujourd’hui « la Russie masse des troupes chez sur son propre territoire, aux frontières de l’Ukraine. Alors est-ce que c’est à titre dissuasif, pour faire peur, pour dire aux Ukrainiens : si vous lancez une offensive contre le Donbass on va intervenir ? ». Pour Monsieur Raviot, « la Russie n’a ni intérêt, ni envie d’intervenir et elle est favorable à une Ukraine fédéralisée ».


La question de l’objectif reste primordiale. En effet, nous pouvons nous poser la question de savoir si l’intention de l’Ukraine « n’est pas que la Russie envahisse le Donbass et qu’ensuite Kiev se fasse passer pour la victime de l’impérialisme russe ». Il faut être réaliste : « Admettons que l’Ukraine reprenne militairement la région, que va-t-elle faire de cette région ? ». En effet, « la région n’est pas seulement un territoire, mais aussi des habitants et une nouvelle légitimité qu’il faut gagner dans la région ».

Il faut avoir à l’esprit « que la guerre dure depuis 6 ans, que la population est forcément hostile et si elle n’est pas 100% pro-russe, elle est majoritairement russophone. En fait, la population est victime de cette guerre et ceux qui sont encore là ce sont ceux qui n’ont pas pu s’enfuir. […] Leur seule envie c’est que ça s’arrête ».


« Malheureusement, pour l’instant la seule solution politique qui pourrait être envisageable est la solution qui a été esquissée par le groupe de Minsk. […] mais faut-il encore que les Ukrainiens acceptent d’entrer en négociation ; faut-il encore que la Russie arrête de soutenir les forces séparatistes et faut-il encore que les Ukrainiens arrêtent leur opération anti-terroriste ».

A partir de ce moment-là, on pourra voir se dessiner un territoire pacifié, apaisé mais cela suppose que l’Ukraine accepte des statuts différenciés sur son territoire. Par exemple, « il est évident qu’il faudra revenir sur la loi sur la langue, qu’il faudra trouver une relation pacifiée avec la Russie ».

Néanmoins, « les Américains […] pour l’instant sont dans une logique très antirusse » et une résolution du conflit semble pour l’instant utopique ».


Quelles ambitions russes pour l’Arctique ?

Ces dernières années ont vu se multiplier les exercices militaires russes en Arctique ainsi que son exploitation économique. De plus, la Russie a récemment déposé une demande auprès de la Commission des limites du plateau continental de l’ONU en demandant une extension de son plateau continental au détriment du Canada et de la Norvège. Enfin, Vladimir Poutine a profité de l’incident du canal de Suez, pour vanter les mérites de son projet de route commerciale reliant l’Asie à l’Europe par l’Arctique. Tout récemment, la Russie teste sa nouvelle torpille à propulsion nucléaire Poseidon 2M39 capable de traverser les mers tapies dans les fonds marins sans être détectée à une vitesse de 185,2 km/h et est équipée d'une ogive de plusieurs mégatonnes 100 fois plus puissante que la bombe atomique larguée par les États-Unis sur Hiroshima. Son rôle étant de déclencher des tsunamis ou des raz-de-marée sur les côtes et contiendrait du cobalt 60 pour amplifier les retombées radioactives. Ainsi, la contamination propagée avec des vagues dégagerait des radiations pour rendre inhabitable pendant plusieurs décennies des pans entiers des côtes. L'enjeu ici serait plus particulièrement le contrôle de l'Arctique, et le Poséidon, un nouveau moyen de pression à la table des négociations. En bref, la Russie s’investit énormément en Arctique, tant sur un plan économique que militaire ou sécuritaire.


Quelle est l’importance géostratégique de l’Arctique pour la Russie ?


En souhaitant conquérir l’Arctique, la Russie continue d'asseoir son influence et son développement extérieur en se plaçant comme prépondérant sur la scène internationale, mais cette expansion vers le nord pourrait-elle aussi profiter au développement intérieur du pays notamment en faveur des populations ?


Depuis la fin de la Seconde guerre mondiale, l’Arctique est le théâtre d’opérations majeures de la Guerre Froide, et c’est pour se rendre compte de son importance que Monsieur Raviot incite à envisager le monde via une mappemonde. « Aucun conflit armé ne s’y est déroulé, mais c’est par-delà cet espace maritime doublement gelé – par son climat polaire et par sa situation de cœur stratégique de la confrontation Est-Ouest – que s’affrontent les arsenaux nucléaires russes, hérités de l’URSS, et américains ». Plus encore, l’Arctique reste aujourd’hui un territoire de confrontation stratégique entre OTAN et Russie.

« C'est dans cette logique que la Russie veut consolider sa présence dans l’Océan glacial Arctique, afin d'y asseoir sa présence stratégique en s’appuyant sur un argument de souveraineté » : sa demande récente de l’extension de son plateau continental.

À la lumière de ces éléments, l’Arctique « continuera donc d’être un théâtre de confrontation stratégique entre la Russie, désormais associée à la Chine, et l’Occident » au cours du XXIe siècle. Selon Monsieur Raviot, la Chine doit être comprise dans « l’équation arctique, car c’est bien dans cette même logique de préséance russe en Arctique et de projection de sa puissance vers le Nord que la Russie espère développer la « Route maritime du Nord », qui deviendrait une des six « Routes de la Soie » dans le cadre du projet chinois B.R.I. » (Belt and Road Initiative).


Cette Route maritime du Nord, si elle venait à se concrétiser, aurait des conséquences considérables pour la Russie. Comme l’explique Monsieur Raviot, elle deviendrait « un espace de connectivité transeurasiatique, une nouvelle Russie de hubs entre l’Asie et l’Europe, ce qui constituerait une véritable révolution géopolitique ». Ce projet ne pourrait néanmoins se développer que si la Chine poursuit ses investissements massifs, et montre que le rapprochement russo-chinois « est fondamental et beaucoup durable qu’une simple alliance de circonstance pour contre l’Occident ».


Il est donc évident que la Russie compte sur ce projet et son développement pour enrayer le déclin économique de régions telles que la Sibérie. Plus globalement, le défi majeur pour la Russie est « d’occuper le terrain pour sans cesse refonder sa souveraineté sur un territoire vaste », de le contrôler pour ne pas le perdre, et donc de « garder la capacité à faire vivre ces territoires économiquement ».



Quelle stratégie russe au Moyen-Orient ?


La guerre de Syrie a marqué une implication croissante de la Russie au Moyen-Orient, notamment l’année 2016 qui marque le retour de la Russie dans la région. Lors du conflit, la stratégie russe sera diamétralement opposée à la stratégie occidentale allant même jusqu’à s’entendre avec l’un des plus grands ennemis de l’Occident : l’Iran.



La stratégie de Vladimir Poutine au Moyen-Orient traduit-elle une simple volonté de s’opposer à l’Occident et à leurs intérêts ou existe-t-il une politique russe dépassant le cadre de cette opposition ?


Tout d’abord il faut rappeler que la stratégie d’influence au Proche-Orient est ancienne. En effet, « [elle] remonte en réalité à la fin du XIXe lorsque la Russie s’appuyait sur les minorités chrétiennes de l’Empire ottoman, dont elle a revendiqué un rôle de protecteur, pour jouer un rôle politique dans cette région ». Il s’agit également de « sécuriser les routes des pèlerinages chrétiens et musulmans vers Jérusalem et la Mecque » et « peut-être aussi faire de ses routes de futures axes Nord-Sud permettant l’accès à la Méditerranée orientale. »

Par ailleurs, cette stratégie s’appuie sur des accords anciens. C’est par exemple le cas de la Syrie qui possède « des accords de coopération militaire et stratégique anciens, régulièrement signés et consolidés depuis le milieu des années 1950 ».


C’est donc à travers l’histoire et la coopération entre la Syrie et l’URSS puis la Russie que nous pouvons expliquer l’intervention russe dans la guerre de Syrie. C’est ainsi qu’ «en 1971, un accord syro-soviétique permet l’installation d’une base soviétique à Tartous, sur le littoral méditerranéen de la Syrie. Cette base a été, en 2015, le point d’ancrage du déploiement des forces russes. »


Cependant si les liens de coopérations sont anciens et étroits, il n’en demeure pas moins que la Russie poursuit, selon le professeur Raviot, trois objectifs.

Premièrement il s’agit d’un « objectif géostratégique [ayant pour ambition de] renforcer et consolider ses positions en Méditerranée orientale, afin de jouer un rôle dans une région largement dominée par l’OTAN ».

Deuxièmement, il s’agit d’un « objectif géopolitique régional afin de se maintenir en tant que puissance incontournable au Proche-Orient, et comme seul interlocuteur de la Turquie, de l’Iran et d’Israël ».

Troisièmement, la Russie poursuit des objectifs « diplomatiques et politiques visant à contrecarrer les projets occidentaux (Etats-Unis mais aussi Israël) d’affaiblissement, voire de démantèlement des États constitués dans leurs frontières actuelles, au profit de nouvelles configurations géopolitiques et de nouvelles frontières ».

En définitif, à l’instar de la stratégie russe en Afrique et en Amérique Latine, nous nous retrouvons « dans une seule et même logique russe : projeter sa puissance là où elle le peut et où elle y voit une opportunité pour consolider sa souveraineté et contrer l’hostilité de l’Occident à son égard. ».



Quelle place de la Russie au Haut-Karabagh ?


Conflit considéré comme “gelé” depuis 1994, la situation au Karabagh a dégénéré en conflit ouvert entre l’Arménie et l'Azerbaïdjan en septembre 2020. Le groupe de Minsk chargé de la résolution du conflit et co-présidé par la France, les Etats-Unis et la Russie avait pour tâche de trouver un accord politique convenant à toutes les parties du conflit. Malgré le rôle de co-président de la Russie au sein du groupe de Minsk, c’est une nouvelle fois en dehors de ce cadre que le président russe a négocié un accord de cessez-le-feu, avec Moscou pour unique garant.



Le nouvel accord de cessez-le-feu de 2020 est-il une victoire russe en Eurasie ? Permet-il de contrôler durablement l’Arménie et l'Azerbaïdjan tout en excluant les Européens ainsi que la Turquie de son “étranger proche” ?


Selon l’interview donnée par Monsieur Raviot à la Revue Conflits, il faut rappeler le rôle essentiel que la Russie joue dans la région. En effet, « la Russie est tout simplement une réalité géopolitique et géoéconomique qui s’impose, à l’Arménie comme à l’Azerbaïdjan, ainsi qu’à la Géorgie. C’est aussi un marché d’exportation essentiel pour leurs produits, de même que le lieu de vie de diasporas transcaucasiennes numériquement très importantes ». De son côté « la Russie agit en tant que puissance post-impériale » et « joue le rôle de puissance tutélaire, se plaçant comme arbitre des multiples et inépuisables conflits entre groupes ethniques, que Moscou n’a cessé d’attiser, faisant et défaisant les hiérarchies et les priorités entre eux, afin de mieux les instrumentaliser et de conforter leur position de « souverain ultime » de la région. »


Ainsi, il est « vraisemblable que nous assistons à une « astanisation » du règlement du conflit du Karabakh ». Monsieur Raviot fait ici référence « aux rencontres multipartites entre différents acteurs de la guerre civile en Syrie sous l’égide de la Russie, de l'Iran et de la Turquie, à l’exclusion complète des Etats occidentaux ». Selon lui, ce nouveau conflit « a permis à la Russie d’apparaître non seulement comme la seule puissance à pouvoir garantir la sécurité dans la région et, au-delà du cessez-le-feu et de la sécurisation du théâtre du conflit, à piloter le processus de paix et le règlement du conflit ». Par ailleurs, ce conflit a été l’occasion de souligner « l’importance de la relation Turquie-Russie, un partenariat de rivaux qui remet en question les logiques traditionnelles d’alliance (la Turquie étant membre de l’OTAN) et qui tient l’Occident à distance, pour l’instant ».



Quelle influence russe au sein de l’espace pontique ?


En mer Noire, les logiques de concurrence voire d’affrontement se poursuivent sur fond de conflit ukrainien. La situation géopolitique de la mer Noire est marquée par l’opposition entre la Russie et les pays de l’OTAN et par la multiplication des conflits séparatistes sur son pourtour. On compte désormais cinq républiques séparatistes soutenues par la Russie dans la région pontique : Transnistrie en Moldavie, républiques populaires de Donetsk et Lougansk en Ukraine, Abkhazie et Ossétie du Sud en Géorgie, ces dernières étant les seules à avoir été reconnues par Moscou en tant qu’États indépendants.



Il y a-t-il un contrôle russe absolu en Mer Noire et Mer d'Azov, dans la limite de la cohérence de la comparaison entre ces deux espaces marins ? ou la Turquie a-t-elle encore un rôle à jouer, si elle n’est pas trop absorbée par les enjeux méditerranéens ?


Il faut noter qu’ « il n’y a absolument pas de « contrôle russe absolu » de la mer Noire, pas plus aujourd’hui que jamais dans l’histoire ». En effet, « l’espace pontique est un terrain de rivalités géopolitiques depuis la plus Haute Antiquité, et depuis la plus Haute Antiquité, le détroit des Dardanelles est un verrou géopolitique pour toute la mer Noire… »


Le constat qui peut être fait aujourd’hui est que « les Etats-membres de l’OTAN ou étroitement liés à cette organisation (Ukraine et Géorgie) contrôlent les détroits, ainsi que les trois quarts des espaces littoraux de la mer Noire ». Parallèlement, « la Russie contrôle ses propres côtes, Crimée incluse, et la mer d’Azov. Au-delà, la Russie croise l’OTAN, c’est-à-dire les puissances navales américaines et européennes, ainsi que la puissance navale turque. Pour la Russie, cet espace est essentiel pour des raisons stratégiques, mais il est aussi vital au plan économique (import-export de marchandises et d’hydrocarbures).


Dans cette configuration, la Turquie joue sur plusieurs tableaux : partenaire de la Russie au Caucase (où elle ne joue qu’un rôle mineur, mais déterminant, d’allié stratégique de l’Azerbaïdjan), adversaire de la Russie sur le terrain du conflit ukrainien, parfois convergent avec la Russie dans le conflit libyen… ».


Selon le professeur, ce qui semble indéniable est ici : « la dislocation progressive des paradigmes géopolitiques Est-Ouest dans la région, la recomposition pragmatique des alliances, ou plutôt des associations, qui remettent les Etats (Russie, Turquie, Iran) au centre du jeu, au détriment des alliances constituées (OTAN), des blocs, lourds à gérer et finalement peu efficaces sur le terrain »


Par conséquent, « si un conflit devait éclater dans les jours qui viennent en Ukraine orientale, mettant aux prises presque directes les forces de l’OTAN et la Russie, […] l’avantage ne serait pas à la « grosse alliance », dont les Etats-membres représentent pourtant à eux seuls les trois quarts des dépenses militaires mondiales… ».



Interview réalisée par Agatha Chakhnovski, Noémie Bartkowiak, Mélanie Neveux, Paul Mulocher


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