• Agatha Chakhnovski

Interview de Gwendal Rouillard Regards d’un député français sur la situation libanaise

Dernière mise à jour : mars 23

Monsieur Gwendal Rouillard, député de Lorient nous a fait l’honneur de nous accorder cette interview sur la situation au Liban. Monsieur Rouillard est par ailleurs membre de la Commission de la défense nationale et des forces armées, ainsi que membre du groupe d’amitié France-Liban de l’Assemblée nationale. Son engagement et son amour envers le Liban font de lui selon le Télégramme « le plus libanais de tous les bretons ».



​Le 4 février 2021, le militant et activiste libanais Lokman Slim est retrouvé mort au Sud-Liban. Connu pour ses positions critiques envers le Hezbollah, Lokman Slim faisait l’objet de menaces et pour beaucoup, les raisons de son assassinat sont purement politiques : il mettait notamment en cause le mouvement chiite dans l’affaire de l’importation du nitrate d’ammonium, impliqué dans l’explosion du 4 août 2020. De son côté, la France a condamné cet assassinat « avec la plus grande fermeté » selon le porte-parole du ministre français des affaires étrangères.


Cet acte serait-il le prélude d’une nouvelle série d’assassinats politiques, comme le Liban a connu entre 2004 et 2013, ou serait-ce davantage un cas isolé ? Cet événement présente-t-il des risques pour les relations franco-libanaises ?


Lokman Slim était un ami de la France et des français, comme l’évoque en premier lieu Monsieur Rouillard. « C’est parce que c’était un homme lumineux, parce que c’était un homme libre, parce qu’il apportait une pensée politique progressiste qu’il a été assassiné ». Il est un « symbole de plus au Liban des assassinats politiques d’intellectuels » tout comme Samir Kassir ou Gebran Tueni durant les années 2000.


Face à cet assassinat, « les regards pour beaucoup de libanais se portent une fois de plus vers le Hezbollah et vers Damas ». Le Hezbollah a réussi à développer un « État dans l’État, et se comporte comme un État totalitaire », y compris envers sa propre communauté puisque Lokman Slim était lui aussi chiite. « Des personnalités proches du Hezbollah ont subi également ces derniers mois des pressions de l’organisation qui les invite à se taire avec les menaces qui en découlent ».


Mais il faut également voir que ces événements mènent peu à peu à la « Thawra » (la révolution), pour reprendre Monsieur Rouillard : « les langues se délient, les gens osent parler, les gens se dressent, les femmes sont en première ligne pour dire stop ». Un vent de colère s’exprime à travers les dix-huit communautés qui forment le Liban, et qui attendent avec impatience les rendez-vous démocratiques de 2022.


« Les libanais veulent une mobilisation démocratique, des valeurs comme la liberté et l’égalité, des propositions pour un État moderne, un renouvellement des responsables, une volonté déterminée de reconstruire un pays et de ne pas le laisser prisonnier de multiples tentations totalitaires islamistes ». C’est aussi le sens de l’appel du Patriarche Rai pour une conférence internationale et la neutralité du Liban.


Le secrétaire d’Etat américain Antony Blinken et son homologue français Jean Yves le Drian ont appelé, le 4 février, dans un communiqué commun, le Liban à former d’urgence un gouvernement. Sans quoi ils n’auront plus le « soutien structurel et de long terme » de la communauté internationale.



Quels sont les enjeux mis en cause pour le Liban ? N’est-ce pas une ingérence dans les affaires intérieures d’un Etat ? Et enfin que risque le Liban s’il n’arrive pas à satisfaire la communauté internationale ?


Aujourd’hui les facteurs de blocage sont multiples, d’une part interne avec un gouvernement bloqué notamment par le « Hezbollah soutenu par Téhéran, par le Président de la République Michel Aoun et son parti (le CPL), et aussi les autres partis en présence ». D’autre part, « nous avons cette relation d’amitiés et de solidarités avec les libanais ».


L’intervention française au Liban est faite « parce qu’on nous le demande », même si certains pays sont défavorables à celle-ci (Iran, Syrie...) et « encore moins à la présence américaine ». De la même manière, « d’autres pays crient aujourd’hui stop à l’occupation iranienne ».


Sur la question de l’ingérence, on pourrait répondre par la négative tout d’abord, puisque « beaucoup de libanais souhaitent notre présence. Par exemple, je suis appelé chaque semaine par des libanais pour des projets humanitaires, pour soutenir des entreprises, pour soutenir des étudiants et des familles, pour appeler Paris, pour mobiliser notre centre de gestion de crise du ministère des affaires étrangères, a fortiori en ce moment dans le contexte de la crise Covid. Les libanais appellent au secours, parce qu’on en est là dans le pays. Donc ça n’est pas de l’ingérence. Nous n’en n’avons ni l’envie ni la prétention ».


Par ailleurs, ce qui peut être assimilé à de l’ingérence est en réalité plutôt un « partenariat stratégique ». En effet, la France « a des intérêts au Liban puisque nous sommes une puissance » mais le Liban a « intérêt aussi à avoir des relations avec la France ». « D’un point de vue sécuritaire, nous soutenons l’armée libanaise à la demande des libanais, d’un point de vue économique, on contribue à développer la nouvelle économie libanaise, et enfin nous avons des enjeux croisés comme l’éducation, la culture et la francophonie ».


Dans ce contexte, les Nations Unies, l’Union Européenne, les États-Unis, et la France sont « très attentifs au respect du calendrier électoral et au respect de la démocratie libanaise ». « Les prochaines élections législatives sont censées se dérouler au printemps 2022, et (...) l’élection présidentielle, qui se fait ici par le vote du parlement, des 128 députés, à la fin du mois d’octobre 2022 ». Malheureusement, le Liban reporte facilement les élections puisque « le risque aujourd’hui est que certaines parties, pour des raisons électoralistes, parce qu’ils craignent le “changement” dans les urnes, parce qu’ils craignent le vent du renouveau, parce qu’ils craignent le “Nouveau Liban” et que leur intérêt est le “Vieux Liban”, tentent de repousser les scrutins ».


Par conséquent, « nous ne considérons pas tout cela comme une ingérence, mais au contraire comme un soutien légitime, j’oserai dire affectueux au peuple libanais, en tout cas c’est ce qu’on a vécu avec le Président Macron dans les rues à Gemmayzé cet été après l’explosion ». L’on peut également le considérer comme « un soutien politique et stratégique à un pays qui est actuellement en mode survie », précise Monsieur Rouillard.



Quel rôle peut jouer la France dans la mise en place d’un nouveau gouvernement au Liban, notamment en ce qui concerne sa médiation avec le parti du Hezbollah ?


« Depuis longtemps au Liban, tous les partis politiques sont responsables de la situation que je qualifie de catastrophique, d’inhumaine, et je reprends même les mots du patriarche maronite Béchara Raï qui parle d’une “situation criminelle” ».


La mosaïque communautaire est « ce qui fait à la fois la richesse du pays, sa beauté et en même temps sa complexité ». Le système politique et confessionnel mis en place « a été un atout pendant longtemps » mais « il est devenu un problème, avec des multitudes de blocages liés à l’État failli, à la corruption des dirigeants depuis longtemps : c’est un État qui a été pillé par ses dirigeants depuis longtemps ». Malheureusement, « l’intérêt immédiat des uns et des autres est de maintenir un système en place alors même que chacune et chacun sait aujourd'hui que le système est mort ou presque ».


Dans ce contexte, la France s’est donnée trois missions. Premièrement, elle tente de « contribuer par la nomination d’un gouvernement indépendant à la reconstruction (...) de l’État libanais ». Deuxièmement, il s’agit d’accompagner « l'action humanitaire et le développement du pays ». Par exemple, E. Macron « a permis la création d’un nouveau fonds en décembre avec la Banque Mondiale et nos partenaires ». Troisièmement, « à la demande de la société civile, à la demande de partis de l’opposition, je pense en particulier au parti Kataëb présidé par Samy Gemayel, nous essayons d’accompagner les jeunes générations, d’accompagner les femmes qui jouent un rôle très important en faveur des changements du pays » afin de contribuer à bâtir ce que les libanais appellent eux-mêmes un « Nouveau Liban ».


Amnesty international a épinglé la France sur l’usage des armes françaises dans la répression du peuple libanais par le gouvernement afin de maintenir l’ordre et réduire la liberté de manifester.

Cependant, Emmanuel Macron a prononcé plusieurs fois publiquement son soutien au peuple libanais alors qu’en même temps, la France soutient le régime qui fait preuve d’un usage excessif de la force grâce aux armes françaises.



Par conséquent, faut-il suspendre la vente d’armes françaises vers le Liban au nom de ses violations des droits humains ? Quelles conséquences cela entraînerait pour les deux parties ?


Premièrement, Monsieur Rouillard partage « les préoccupations légitimes d’Amnesty International. Depuis plusieurs mois, j‘ai constaté les mêmes réalités et je suis très préoccupé par cette situation ».

Deuxièmement, il a « transmis clairement à Paris [ses] mes préoccupations et celles de la société civile libanaise ».

Troisièmement, il sait « que le message a été reçu par Paris et que des discussions sont en cours sur le sujet entre les deux capitales ».


Sur ce sujet, Monsieur Rouillard « considère que les forces de sécurité libanaises doivent revoir leurs méthodes de maintien de l’ordre et les équipements qui en découlent ». Par conséquent, « il faut reconnaître les problèmes, et une fois qu’on les a reconnus, il faut faire évoluer les méthodes, parfois les instruments, parfois les équipements ».


Il faut noter que « par culture, par tradition, c’est l’armée libanaise qui est l’institution la plus appréciée par les libanais » puisqu'elle « incarne l’unité du pays parce qu’elle est multiconfessionnelle, et parce qu’elle a fait aussi ses preuves ces derniers mois pour protéger le pays, en particulier contre Daech et Al-Qaïda ».

Néanmoins, « le rôle d’une armée n’est pas le maintien de l’ordre, mais par histoire, par culture, par tradition, l’armée libanaise est souvent appelée à maintenir l’ordre alors qu’en réalité ça ne devrait pas être sa mission ».


Suite aux explosions du port de Beyrouth en août 2020, Emmanuel Macron a organisé une conférence internationale afin de lever des fonds pour aider le Liban qui était alors au bord de la faillite économique. Bien que plus de 250 millions de dollars aient été levés, le déblocage de ce fond reste conditionné à une réforme des institutions du Liban pour lutter contre la corruption notamment. Face à ces conditions, le chef du parti du Hezbollah, Sayed Nasrallah, aurait appelé à se détourner de l’Occident pour se rapprocher de Pékin.


Pékin de son côté se dit prêt à financer des projets d’infrastructure sans aucunes conditions. Si la Chine remportait l’appel d'offres concernant la reconstruction du port de Beyrouth, le Liban deviendrait alors partie intégrante du projet des nouvelles routes de la soie et deviendrait une porte d’entrée importante pour la Chine au Moyen-Orient.


Si le gouvernement libanais choisissait de se tourner vers Pékin, quelles seraient les conséquences économiques, politiques et diplomatiques ? Peut-on craindre une perte de souveraineté du Liban comme ce fût le cas du Sri Lanka ?


Monsieur Rouillard commence par nous rappeler les multiples influences ou tentatives d’influence que le Liban a subi au cours de son histoire.


Une influence régionale d’abord : « Depuis toujours, cette région du monde a été sous influence ou tentatives d’influence. Nous pouvons parler de l’empire Ottoman, qui a dominé cette région de 1516 à 1918, l’empire perse a toujours eu également plus ou moins une influence ici dans la région. (...) Nous sentons aussi clairement la volonté du Président Erdogan, du nouveau “sultan” comme parfois on le caractérise, de remettre la main sur le pays, au moins sur le nord du pays dans la région de Tripoli et du Akkar qui fait beaucoup parler en ce moment avec les tensions sociales ».


L’influence est aussi extrarégionale : celle des occidentaux et notamment « [d]es français, nous souhaitons garder également une influence dans cette région du monde, dans ce pays en particulier parce que nous avons depuis des siècles, en particulier depuis le 19e, des relations très précieuses avec le Liban : des relations d’amitiés, stratégiques et d’intérêts ».


Pour conclure cette partie sur les influences multiples au Liban : « Donc le Liban prend toute son importance, j’allais dire inversement proportionnelle à la taille du pays qui fait un peu plus de 10 000 m2 (10 452 m2 pour être précis, les libanais aiment le rappeler) ».

Monsieur Rouillard se propose de nous illustrer l’influence grandissante de l’axe irano-chinois et le déclin de l’influence occidentale à travers le commerce.


« Ce que nous constatons depuis des années, c’est que nous avons de plus en plus de produits iraniens et de produits chinois qui sont vendus au Liban, parce qu’ils sont moins chers, parce que les circuits d’approvisionnement permettent par exemple d’éviter les douanes, et parce que le Hezbollah organise lui-même aujourd'hui l'État dans l’État avec aussi ses circuits de marchandises jusqu’à son propre système bancaire. On est donc confronté à ces tensions occident-orient dans tous les domaines au Liban, et le commerce des marchandises en est une illustration ».


Concernant la formation d’un nouveau gouvernement comme évoqué dans la question précédente, c’est le Hezbollah qui donne le tempo et il est responsable en partie du blocage actuel (il compose la majorité parlementaire notamment avec le Amal chiite et le CPL chrétien). Selon les médias libanais, l’immobilisme volontaire du Hezbollah serait la conséquence des sanctions américaines envers Téhéran. E. Macron a d’ailleurs pointé du doigt le jeu trouble du Hezbollah et a déclaré « Le Hezbollah ne peut pas être en même temps une armée en guerre contre Israël, une milice déchaînée contre les civils en Syrie et un parti respectable au Liban ». (27/09/2021)

Toujours dans le contexte post-explosion en août 2020, Emmanuel Macron a affirmé que « la France ne lâchera jamais le Liban » et que les deux pays sont liés « indéfectiblement par les liens du temps, de l'esprit, de l'âme, de la culture, du rêve ». Les relations entre le Liban et la France remontent selon certains écrits au XIIIe siècle (lorsque Louis IX s’est engagé à protéger les maronites), et aujourd’hui la langue française y est encore très répandue, bien que dans la constitution libanaise il soit indiqué que l’arabe est la langue officielle.


Par quels moyens arrive-t-on à conserver cette amitié ? Et comment y contribuez-vous ?


Les relations et l’amitié qu’entretiennent la France et le Liban se mesurent à trois échelles, que Monsieur Rouillard a évoqué dans d’autres questions. La première concerne l’action humanitaire, et se concrétise par la mobilisation française pour la reconstruction de Beyrouth, l’alimentation, le logement ou encore l’accès à l’eau. La France tend aussi sa main « pour aider nos amis libanais à lutter contre le Covid », avec l’envoi par exemple de machines à oxygène.


La France aide également au développement du pays : « nous travaillons par exemple à une étude en ce moment pour recycler les déchets sur le port de Beyrouth et dans les quartiers de Beyrouth suite à l’explosion » et « c’est une entreprise française qui mène cette étude financée par la France ». « L’objectif étant de permettre la renaissance du port de Beyrouth, mais, plus globalement, nous souhaitons accompagner le nouveau modèle économique libanais ».


Enfin, nous partageons beaucoup de valeurs avec les libanais, la dimension éducative et culturelle a donc son rôle à jouer. Monsieur Rouillard a en ce sens cité la “Nuit des Idées”, un évènement où les jeunes libanais peuvent s’exprimer comme les jeunes du monde entier. Ce rendez-vous leur permet « de s’emparer de cet espace d’expression pour dire ce que les jeunes ont à dire pour l’avenir du monde, et singulièrement l’avenir du Liban ».


Selon Monsieur Rouillard, au Liban, « la situation est chaotique, et pourtant, il demeure beaucoup de motifs d’espoir, et donc la France essaye d’apporter sa pierre à l’édifice pour cultiver cet espoir ». En somme, « nous essayons d’être dignes de nos valeurs et dignes de l’affection que nous partageons en commun ».

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