• Philippine Benmayor

– DOSSIER – JOSÉPHINE BAKER UNE VIE, UNE DIPLOMATIE

par Philippine Benmayor, Noufissa Bennis & Cynthia Cuzou


Avez-vous entendu la voix de Joséphine Baker résonner dans les rues de la Rive Gauche de Paris en novembre dernier ? Femme, Noire, artiste de scène et née à l'étranger, Joséphine Baker entrait au Panthéon le 30 novembre 2021, près d’un demi-siècle après sa mort.

“Vous entrez dans ce Panthéon parce que, née Américaine, il n'y a pas plus Française que vous” déclarait ainsi Emmanuel Macron, mettant à l’honneur “une héroïne de guerre, une combattante, une danseuse, une chanteuse ; une femme noire défendant le peuple noir mais, avant tout, une femme défendant l'humanité. Américaine et Française. Joséphine Baker a mené tant de combats avec légèreté, liberté, joie”.


Aurait-elle pu être commémorée dans le pays où elle est venue au monde ? Pourquoi ne pas lui avoir rendu hommage au Capitole, considéré comme le lieu de repos et de mémoire le plus approprié des États-Unis d’Amérique ? Aucune loi, règle écrite ou règlement ne précise qui peut être exposé en la chapelle ou rotonde du Capitole. Toute personne ayant rendu un service distingué à la nation peut y être inhumée, si la famille le souhaite et si le Congrès l'approuve. Parmi les éminents honneurs rendus en ces lieux, on peut citer Ruth Bader Ginsburg, juge de la Cour Suprême en 2020, Rosa Parks, militante pour les droits civiques en 2005, John F. Kennedy, 35ème président des États-Unis en 1963, et même un ingénieur civil et architecte français en 1909, Pierre Charles L’enfant.

Pourtant, c’est bel-et-bien en France qu’il a été décidé de lui accorder un tel hommage et une place dans la crypte du Panthéon. Si son entrée reste symbolique - le corps est enterré à Monaco et le restera sur demande de la famille - la cérémonie du 30 novembre comprenait le dépôt d’un cercueil contenant des poignées de terre provenant des États-Unis, de France et de Monaco - lieux où Joséphine Baker a laissé l’empreinte de sa vie.


Joséphine Baker n’a pas seulement été commémorée pour sa carrière artistique de renommée mondiale. Ont également été célébrés par la République Française son rôle actif dans la Résistance française pendant la Seconde Guerre mondiale, ses actions en tant que militante des droits civiques et ses valeurs humanistes.

Retour sur une artiste franco-américaine devenue le pivot de la stratégie de diplomatie culturelle française.


Itinéraire d’une enfant-artiste

Freda Joséphine McDonald naît en 1906, à Saint Louis dans le Midwest aux États-Unis.

Placée comme domestique par sa mère dès ses 7 ans, Joséphine connaîtra deux familles. Bien souvent, on ne relate que les faits de la première, perpétuant le mythe de Cosette propice à réduire l’enfance de Joséphine Baker à une période de souffrances, d’exploitation et de misère.


Sans nier ces éléments factuels, l’objectivité sera de mise tout au long de cet écrit. Aussi, il convient de mettre en avant la seconde famille ayant employé l’intéressée. Au même titre que la première a exposé la petite Afro-Américaine à la dureté du Saint-Louis du début du XXe siècle, la deuxième famille l’a introduite à la culture et à l’art. Spectacles en tous genres, concerts, expositions… c’est la seconde patronne de Joséphine qui l’intègre aux sorties culturelles de la famille. Ce premier éveil artistique déterminera le reste de la vie de l’enfant.

Jusqu’à ses douze ans, Joséphine McDonald alternera école et petits boulots. Entre ces deux activités, une seule connexion : la danse, à laquelle elle s’adonne perpétuellement et en tous lieux. À 13 ans, elle intègre une troupe de théâtre itinérante qui lui permet de s'essayer aux sketchs comiques : The Jones Family Band. Quittant sa famille employeuse pour les suivre sur scène, elle épouse rapidement l’un des danseurs et divorcera quelques mois plus tard. Une seconde union s’ensuit l'année suivante avec le chanteur de blues Willie Baker. Si le mariage est une nouvelle fois bref, Joséphine en gardera un souvenir éternel : son nom.


En 1922, la jeune fille quitte son mari et Saint Louis pour tenter sa chance à New York comme danseuse de revue. La ville du music-hall s’ouvrant peu à peu à l’Amérique noire, elle intègre deux troupes à Broadway, dont le Saint Louis Chorus Vaudeville Show. Elle tente d’intégrer Shuffle Along, spectacle de Blake et Sissle, mais sa jeunesse l’empêche de se produire. De plus, les critères pour apparaître sur scène doivent satisfaire le timide public blanc qui commence à investir les cabarets de Harlem : la peau trop foncée et la maigreur de Joséphine Baker viennent obstruer davantage sa route vers le succès. Du haut de ses quinze ans, elle n’est pas moins déterminée : elle intègre le show en tant que costumière. Objectif fortuit ou précisément fixé, il se trouve que Shuffle Along est renommé pour être le premier spectacle exclusivement réalisé par des Afro-Américains. De l’écriture du livret à la composition musicale, en passant par l’ensemble des équipes l’ayant construit, l’intrigue même relate une romance entre deux personnages noirs. Ainsi, dans un Midwest en proie à une vive ségrégation raciale, le succès était loin d’être attendu aux premières de Shuffle Along. Joséphine Baker parvient rapidement à se hisser sur scène. Devant un public ahuri, elle roule des yeux, fait des grimaces, reprend les pas issus des danses de l’esclavage et les accessoirise de son espièglerie. Le retentissement est tel que Shuffle Along, en plus de connaître une gloire sans précédent pour une production Afro-américaine, marque l’émergence du mouvement Harlem renaissance. Né dans le quartier éponyme de New York pendant l’entre-deux guerres, ce courant - empreint de reconnaissance culturelle - met en lumière les Afro-Américains dans tous les domaines de l’Art.

Repérée par une productrice, elle se laisse convaincre de rejoindre Paris avec Sidney Bechet. Si le tempérament de la jeune fille est déjà affirmé, sa décision de quitter les États-Unis n’est pas uniquement liée à son indépendance de corps et d’esprit. Au milieu des années 1920, c’est la peur qui anime Joséphine Baker, traumatisée par les émeutes de 1917 à Saint-Louis. Lynchages de Noirs en public, femmes et enfants massacrés, habitations brûlées… Pour la jeune fille, l’Amérique est le berceau du mal et la mère d’une ségrégation qui restera en vigueur jusqu’en 1964. Elle débarque à Paris en 1925.



Une Miss dans le Paris de la “mode nègre”


Dès son apparition sur scène à Paris le 2 octobre 1925 au Théâtre des Champs-Élysées pour le spectacle La Revue nègre, le succès de Joséphine Baker a été immédiat.

Monté par la productrice l’ayant convaincue d’embarquer pour Paris, il est pourtant remis en question trois jours avant sa première : trop prude, trop Américain, pas assez “sauvage” ni conforme aux fantasmes de l’Empire français d’Afrique, les producteurs craignent le fiasco. L’humour de Joséphine Baker, son attitude sexy et son charleston déjanté la placent alors en vedette pariée du spectacle.

En quelques semaines, celle que l’on surnomme alors “La Miss” devient célèbre et la photographie popularise son image.


Ce franc succès, contribuant à intensifier le lien entre Joséphine Baker et Paris, s’intègre parfaitement à un phénomène social qui ne saurait être dissocié de la culture française des années 1920 : la “mode nègre”. Ce dernier adjectif s’emploie alors systématiquement pour désigner toute personne née en Afrique subsaharienne ou afro-descendante.

D’abord musicale, la tendance accompagne la reconnaissance des arts anciens d’Afrique, dits “art nègre”. La première phase, celle d’Apollinaire, Braque, Derain et Picasso, intervient avant 1914. Les grands maîtres trouvaient alors en la sculpture venue d’Afrique un réservoir de formes et d’idées nouvelles, inspirant la naissance avant-gardiste du cubisme. La deuxième phase, partie intégrante des années folles, n’est plus réduite à un seul mouvement artistique du début du XXe siècle. Collections et expositions de sculptures et peintures africaines se multiplient en Europe et aux États-Unis, accompagnées de l’arrivée du jazz sur le Vieux Continent et, avec le tout, la gloire de Joséphine Baker. Collectionnant les coupures de presse pour apprendre le français, elle relatait elle-même avec fierté les critiques à son égard, reflets d’une “mode nègre” répondant à tous les fantasmes occidentaux. On lit ainsi que Joséphine Baker “apporte le souffle de la jungle, la force et la beauté sur les scènes fatiguées de la civilisation” ou encore que “la Revue nègre est un lamentable exhibitionnisme transatlantique qui nous fait remonter au singe plus vite que nous en sommes descendus”.

La “mode nègre” règne alors sur les dynamiques culturelles parisiennes au milieu des années 1920. Loin de dénoncer la colonisation de l’Afrique par les pays européens, elle témoigne au contraire de l’exaltation de l’Empire français d’Afrique - sacralisé par l’Exposition coloniale de Paris en 1931.


Une étude sociologique sera ici évoquée pour tenter d’expliquer le succès de l’intéressée. Vivement contestée, la théorie doit être lue à la lumière de la pensée de l’époque. Conduite par l’anthropologue Lucien Lévy-Bruhl en 1922, l’analyse ethnologique estime que l’intérêt porté aux indigènes par les colons occidentaux est fondé sur l’opposition entre la “mentalité primitive” et la “mentalité logique”. La femme noire, à qui nudité et sexualité étaient systématiquement attribuées suivant la tendance d’hyper sexualisation émanant de la mentalité occidentale colonialiste, satisfaisait l’ensemble des caractéristiques que le racisme ordinaire attribuait à la négresse : impudeur naturelle, frénésie érotique, soumission à l’instinct. L’opposition des deux mentalités, telle que théorisée par Lucien Lévy-Bruhl, expliquerait ainsi l’attrait des colonisateurs envers les peuples colonisés. Des groupes d’Africains se trouvent ainsi exposés en enclos dans des jardins d’acclimatation, en ce que le “primitif” n’aurait pas les mêmes habitudes sociologiques que l’Occidental.

Proche collaborateur du relativiste Émile Durkheim, Lucien Lévy-Bruhl nuance cette opposition et estime que les “primitifs” ne sont pas moins capables que les “modernes” de réfléchir selon des cadres logiques déterminés, ils en ont simplement des différents. Vivants dans des sociétés organisées de manière différente, la structure même de leur esprit social s’en trouve marquée par des fonctionnements qui ne doivent pas être appréhendés à l'aune du modèle occidental.

Joséphine Baker incarne alors la sauvagerie en mouvement aux yeux des spectateurs occidentaux. Elle le comprend bien et tient à montrer qu’elle le comprend. Malicieuse, elle parvient à déjouer les codes du racisme ordinaire et voyeur en répondant à tous ses fantasmes de manière transfigurée. Elle danse torse nu, se cambre à outrance, ceinture ses hanches de bananes et fait rebondir ces trophées phalliques sur des rythmes frénétiques. Le rapport de force sociologique de l’époque veut ses démonstrations décadentes. La “mode nègre” et l’euphorie des années folles l’érigent en icône de liberté et de modernité.


S’agissant du clivage que génère Joséphine Baker, Simon Njami, écrivain, commissaire d’exposition, essayiste et critique d’art camerounais déclare que “les baveux bavent, les intellectuels intellectualisent et le bon public s’amuse”.


À partir de 1926, sa carrière prend une dimension internationale. Elle part en tournée en Europe deux années durant et la division qu’elle générait en France trouve également à s’appliquer au Vieux Continent. Surnommée “l’Immorale” en Autriche, elle vient bousculer les mœurs d’une vieille Europe colonialiste et conservatrice. Elle rayonne pourtant par sa persévérance à entretenir avec soin le personnage clivant qu’elle s’est créé dans La Revue nègre.


Forte de son triomphe, la Miss ouvre son propre cabaret à Montmartre, Chez Joséphine. Le gratin parisien y court. Un culte lui est voué de la part des artistes, en ce qu’elle scandalise les bien-pensants conservateurs avec humour et élégance. Georges Simenon devient son secrétaire et amant, Alexandre Paul Poiret l’habille, Ernest Hemingway fréquente son cabaret, Colette correspond avec elle, Alexander Calder dessine son corps, Kees van Dongen la peint et Pablo Picasso la surnomme “la Néfertiti de son époque”.

Dans son cabaret, Joséphine Baker rencontre Pepito, aventurier italien qui se fait appeler le comte Abatino. Homme d’affaires au flair aiguisé, il devient son impresario et la pousse à investir le marché féminin. Elle lance une gamme de produits dérivés et de cosmétiques à son nom. Sa coiffure à la garçonne, largement reprise et copiée, deviendra le symbole d’une décennie.


Là encore, le contexte social permet d’expliquer le succès de Joséphine Baker auprès des Françaises. Les années folles sont loin du rose joyeux duquel on aime les habiller. Il s’agit au contraire d’une période d’hystérie collective, où la population française tente de soigner les maux de la Première Guerre mondiale grâce à la fête. Après la perte d’un père, d’un frère, d’un mari, d’un amant ou d’un ami, les Françaises veulent oublier et se renouveler. Cela passe la quête d’un nouveau modèle d’émancipation leur permettant de se libérer des carcans du passé.

Ce modèle est tout trouvé en la Noire, glamour et insoumise Joséphine Baker, qui ne cesse d’ajouter des cordes à son arc en s’adonnant au chant, à la danse classique et à la comédie. Investissant ainsi tous les domaines de l’Art, la Miss gagne le cœur des Françaises qui voient en elle la femme audacieuse saisissant avec élégance et talent toutes les opportunités qui s’ouvrent à elle.



Une notoriété au service de la liberté


Onze ans après avoir quitté son continent natal, Joséphine Baker retourne à New York en 1936, en tant que première star noire internationale.

Elle y vit la première désillusion liée à son succès. À son retour en France, elle écrira elle-même que “les premières journées passées sous le ciel de l’Oncle Sam ne furent pas toujours roses”. Espérant un accueil à la hauteur de la gloire qui l’accompagnait en Europe, la ségrégation américaine la ramène violemment aux démons de son enfance et les critiques se donnent à cœur joie de lui rappeler qu’en terre américaine - et même à Broadway - elle demeure une négresse.

Humiliée, Joséphine Baker rentre à Paris la même année. Dès son arrivée à quai, elle retrouve la chaleur des admirateurs venus acclamer son retour. Mais elle est marquée par cette parenthèse New Yorkaise : en plus d’avoir subi le revers d’une Amérique peu encline à faire d’une ancienne domestique la coqueluche des music-halls, elle s’est trouvée confrontée à plusieurs leaders politiques noirs lui reprochant de ne pas mettre sa notoriété au service des droits civiques. Heureuse de retrouver Paris et profitant de ce retour triomphal en terrain conquis, Joséphine Baker n’oubliera pas pour autant les attaques de ceux qui l’avaient mise au défi d’user de son aura pour les droits des Afro-américains.


Après le décès soudain de son compagnon et impresario Pepito, elle tente de réinventer sa vie sans lui après avoir passé dix années à ses côtés. Multipliant les mondanités, elle finit par rencontrer Jean Lion, jeune industriel français, qu’elle épousera le 30 novembre 1937. Ce mariage lui permet d’acquérir la nationalité française. Mais quatre années plus tard, une fausse couche la ramène à la réalité de ce qui l’anime : Madame Jean Lion n’est pas une ménagère et ne le sera jamais. Joséphine Baker reprend la scène et le divorce sera prononcé le 2 avril 1941. Cependant, la vie de vedette ne lui suffit plus : La Miss cherche à donner un sens à sa carrière, une dimension qui ne soit pas seulement artistique. Dès septembre 1939, elle entre en contact avec le commandant Jacques Abtey, chef du Service du Contre-Espionnage du 2ème Bureau de l'État-Major. À l’appel du 18 juin 1940, elle s’engage dans la Résistance.



“Je ne demandais qu’une chose, servir le pays à l’égard duquel j’ai toujours eu une dette de reconnaissance. La France a fait de moi ce que je suis, en marge de tous les préjugés. J’étais prête à lui donner ma vie”


Joséphine Baker



La lutte contre le nazisme permet à Joséphine Baker de s’engager contre les rapports de domination entre races. Encore aujourd’hui, on se plaît à raconter comment elle faisait passer des plans d’installations allemandes dessinés à l’encre invisible dans ses partitions.

De l’automne 1939 au printemps 1940, elle participe à des concerts de propagande et de bienfaisance sur la ligne Maginot et au Casino de Paris. Profitant de ces mondanités, elle commence à recueillir des renseignements pour le contre-espionnage.

Alors que les Nazis se rapprochaient de Paris au début du mois de juin 1940, Joséphine a emporté ses biens, dont un piano en or, et autres trésors dans des fourgonnettes et s’en est allée pour un château situé à 500 kilomètres au sud-ouest de la capitale. Là-bas, elle transforme le domaine du château des Milandes, à Castelnaud-Fayrac dans le Périgord, en foyer d’accueil pour les personnes déplacées, réfugiées et les résistants.

En octobre 1940, elle refuse de se produire devant les Allemands en plein Paris occupé alors que celui qui était encore son mari à l’époque est victime de la législation antisémite de Vichy. Un mois plus tard, sous couvert de sa notoriété, elle emmène en tournée en Espagne et au Portugal une pseudo troupe composée de Jacques Abtey et d’autres agents de renseignements au service des Alliés. Elle tombe gravement malade en janvier 1941 et s’installe en Afrique du Nord. Jacques Abtey la suit pour continuer à renseigner les Alliés.

En 1942, elle accueille les soldats américains débarqués au Maroc. Elle chantera pour galvaniser les troupes, et l’Histoire retiendra ces images d’archive où on la voit entonner “J’ai Deux Amours” en cœur avec une assistance de militaires. Du Maroc à la Syrie et sur fond de lutte contre le nazisme, elle chantera devant des Américains, des Européens, des Arabes. La critique du New York Times Margo Jefferson estime avec pertinence qu’il s’agit là d’une première ébauche de ce que son talent, son engagement et sa personnalité savent générer naturellement : une communauté de personnes aux origines diversifiées, rassemblées autour d’une lutte pour la liberté.

Elle entreprend une grande tournée au Moyen-Orient, suivant les troupes américaines et britanniques. Elle voyage en Jeep, mange du corned-beef, chante sous les bombes et, au printemps 1943, rencontre le Général de Gaulle à Alger. De Tripoli à Jérusalem, en passant par Tobrouk, Alexandrie, Beyrouth et Tel-Aviv, partout où elle se déplace et performe, Joséphine chante et déploie le drapeau français flanqué de la croix de Lorraine.

Vers la fin des hostilités de la guerre, de janvier 1943 à mai 1944, elle reprend ses activités artistiques en se produisant pour l’armée française et, dans le même temps, poursuit son travail de renseignement pour l’État-Major du Général de Gaulle. Par la suite engagée dans les Formations Féminines de l’Air comme élève stagiaire rédactrice, elle est détachée en tant que sous-lieutenant auprès de l’État-Major de l’Air qui l’envoie sur les différents théâtres d’opérations comme symbole d’une scène artistique française qui ne s’est jamais compromise avec l’occupant. Jusqu’au dernier combat, elle est présente comme officier de propagande et comme chanteuse. Suite à la libération de Paris, elle prolonge son engagement passé la guerre et se rend en Allemagne pour chanter auprès des prisonniers de guerre et déportés libérés.

Joséphine Baker n’est donc plus seulement une vedette. Elle est devenue une combattante héroïque.


À la fin de la guerre, le 3 juin 1947, elle épouse Jo Bouillon, célèbre chef d’orchestre, violoniste et compositeur qui l’accompagne dans ses productions. Ensemble, ils achètent le château des Milandes en Dordogne dans lequel ils y réalisent le projet d'adopter des enfants de nationalités différentes. Douze enfants composeront ainsi la “tribu arc-en-ciel” de Joséphine Baker et Jo Bouillon, prouvant aux yeux du monde que la force d’une communauté unie par l’amour plutôt que divisée par la haine peut contrer toute théorie venant opposer des “races” différentes.

Peu de temps après son mariage, elle accepte une invitation à se produire aux États-Unis. Elle part convaincue qu’après avoir vaincu les Nazis, son pays natal était prêt à renier définitivement ses ancrages ségrégationnistes. Il n’en est rien. Elle subit le même accueil que celui qu’on lui a fait douze ans plus tôt : refus de lui accorder une chambre, absence de considération de ce qu’elle incarne en France… Et encore, elle n’est qu’à New York. Elle décide de s’exiler vers le Sud, afin de comprendre par elle-même la teneur légale du racisme qu’elle subit dans La Grosse Pomme. Dans un Sud ségrégué, imposant de nettes séparations entre les usages par les Blancs privilégiés et les Noirs lésés, Joséphine Baker va faire du Joséphine Baker. Elle entre dans un restaurant réservé aux Blancs et y commande à manger. Fière d’avoir réussi à se faire servir, elle se rend ensuite dans un restaurant réservé aux personnes de couleur. Face à une assemblée atterrée, elle peine à comprendre la triste voire méfiante désapprobation unanime qui se lit dans les regards de ses compatriotes Afro-américains. Pourtant, il convient de comprendre que dans la majorité des États du Sud des États-Unis, la ségrégation était codifiée et plus ou moins acceptée par toutes les parties prenantes : par les Blancs qui bénéficiaient des privilèges que de telles lois pouvaient leur octroyer, mais aussi par les Noirs qui, convaincus que cela ne changerait pas, n’avaient d’autre choix que de s’y soumettre.


Au cours de sa vie et encore aujourd’hui, Joséphine Baker sera fréquemment attaquée sur la double vitesse de son engagement. D’aucuns estiment que ses choix de causes étaient sélectifs et opportunistes. D’autres jugent qu’elle a réussi seule, de façon égoïste, sans chercher à ouvrir la voie du succès dépourvu de discrimination à d’autres. Ainsi, la communauté noire a beaucoup reproché à Joséphine Baker d’avoir humé l’odeur de la ségrégation avant de repartir à Paris, telle une riche touriste se rendant dans un pays pauvre le temps d’y prendre quelques clichés avant de retourner à ses privilèges.

Consciente des reproches qui lui sont faits, Joséphine Baker va dédier sa célébrité à la lutte pour les droits civiques aux États-Unis. En 1951, soit trois ans après l’épisode des restaurants ségrégués, elle retourne en Floride pour un concert. Cette fois-ci, elle exige que le public soit mixte et refuse de se produire si les Noirs sont interdits d’entrer dans la salle de concert. On cède à cette demande et son contrat stipule qu’il est entendu que “les clients seront admis sans considération de race ou de religion”. Pour la première fois à Miami, les Noirs sont admis dans les cabarets chics. On entend des pleurs dans la salle et le triomphe est sans précédent. Joséphine Baker part en tournée dans tous les États-Unis, de Saint-Louis à Los Angeles et en profite pour offrir son soutien à Willie McGee, Afro-Américain condamné à mort sans preuve, accusé d’avoir violé une femme blanche.


En août 1963, le pasteur Martin Luther King Jr. appelle les Américains - Noirs et Blancs tous confondus - à marcher dans Washington pour protester contre la ségrégation. Il réclame la présence de Joséphine Baker à ses côtés, mais sa demande pose quelques difficultés. Fervente militante pour les droits civiques, la vedette dérange le racisme institutionnalisé des États-Unis.

En 1951, alors en tournée aux États-Unis, Joséphine Baker fait arrêter un homme à Los Angeles qui refusait de “se tenir dans la même salle qu’une négresse”. Elle suit le fourgon de police jusqu’au commissariat en dénonçant ce comportement raciste, “non démocratique” et “non américain”. Un soir de la même année, un autre événement va transformer Joséphine Baker en ennemie publique n°1 du régime ségrégationniste américain. Fêtant son succès au très chic Stork Club de Miami, elle est victime de discrimination et n’est pas servie. Saisissant l’Association de Défense des Droits des Noirs-Américains, elle sollicite un huissier pour constater le racisme subi. L’affaire se médiatise et des manifestations éclatent. Un dossier pour sympathie communiste est ouvert à son encontre par John Edgar Hoover, alors patron du FBI. Dans le même temps et suite à l’épisode du Stork Club, la branche new-yorkaise de la National Association for the Advancement of Colored People (NAACP) déclare que le 20 mai serait dédié à un “Joséphine Baker Day”. Partie en tournée en Amérique Latine, elle critique ouvertement la politique raciale de son pays d’origine, et se retrouve ainsi décrétée comme étant partie intégrante de groupes communistes. Le FBI pressurise les pays où elle doit se produire et provoque l’annulation de ses concerts au Pérou, en Colombie, à Cuba ou à Haïti.

Interdite d’entrée aux États-Unis depuis cet épisode, c’est Robert Kennedy qui leva toutes les restrictions sur son visa pour lui permettre d’honorer la marche pour les droits civiques de sa présence. Son manager Phil Randolph, s’assure que la présence de Joséphine Baker soit remarquée et qu’un hébergement décent et adéquat lui soit accordé.

C’est ainsi qu’elle sera la seule femme, avec la militante Daisy Bates, à prendre la parole devant 250 000 marcheurs le 28 août 1963, devant une foule “poivre et sel” semblable à celle qu’elle avait conquise à Miami en 1951. Joséphine Baker, vêtue de son uniforme des Forces Françaises Libres, témoigne d’une rare et fière émotion. Depuis la tribune surplombant le National Mall de Washington D.C., destination finale de la marche, elle déclame son amour pour la France, terre de liberté, d’égalité et de fraternité. Une terre qui l’a délivrée de la peur d’être noire. Elle dit s’être habituée à cette liberté retrouvée et ne pas craindre les insultes et le regard des Blancs.


“Je dois vous le dire, mesdames et messieurs, dans ce pays, la France, je n’ai jamais eu peur. C’était un endroit féerique.”


Le symbole était là : revenue sur sa terre natale, elle transmettait son flambeau. Réussite, spectacles et combats noirs étaient liés sur plusieurs générations grâce à Joséphine Baker.



Elle fera de la lutte pour la liberté son étendard. Si sa “tribu arc-en-ciel” relève pour beaucoup d’une utopie, Nelson Mandela rêvait lui aussi, à sa sortie de prison, de bâtir une “nation arc-en-ciel”. Simon Njami notera ainsi, grâce à ce parallèle, en quoi il est intéressant de voir comment tous les sujets ayant souffert de racisme souhaitent faire exploser ce prisme racial binaire, de supprimer le rapport de force et d’intégrer toutes les couleurs.



Une icône antiraciste, outil stratégique de la diplomatie culturelle française


Le premier projet de décorer la résistante date de 1946 et émane du ministre des armées Edmond Michelet. Il n’aboutira pas, le ministre proposant de remettre la Légion d’Honneur à titre civil à une Joséphine Baker réclamant l’octroi de la plus haute distinction française à titre militaire. Sous la pression de plusieurs personnalités de la France Libre soutenant le souhait de la combattante, le ministre de la défense Jacques Chaban-Delmas propose un compromis en 1961. Elle reçoit ainsi la Légion d’Honneur à titre civil, ainsi qu’une décoration militaire - la Croix de Guerre avec palmes, lors d’une cérémonie officielle tenue dans l’intimité de son château des Milandes.

Pour son entrée au Panthéon en cette année 2021, ce furent d’ailleurs des membres de l’armée de l'air française, en commémoration de son rôle dans la Résistance française pendant la Seconde Guerre mondiale, qui portèrent le cercueil de Joséphine Baker.


Selon l’historien Matthew Pratt Guterl, professeur à l’université de Brown dans le Rhodes Island et auteur de Joséphine Baker and the Rainbow Tribe (2014), les militants des droits civiques d’aujourd’hui pourraient beaucoup apprendre du parcours de Joséphine Baker l’iconoclaste. “Il serait intéressant de voir des célébrités se mobiliser autrement que de manière symbolique, tel que s’endetter pour un combat politique, investir dans une bibliothèque à Baltimore ou ouvrir une université pour les quartiers défavorisés.” Utilisant sa popularité pour faire entendre sa voix sans craindre les réactions violentes, elle refusait de se produire dans des salles appliquant la ségrégation raciale, descendait dans les plus beaux hôtels et les meilleurs restaurants américains pour montrer que la couleur de peau n’était pas synonyme de différence de traitement et était encore moins un obstacle à la richesse et la célébrité.


Il aura fallu un demi-siècle après sa mort pour que la France accorde l'un de ses plus grands honneurs à la célèbre artiste noire franco-américaine Joséphine Baker. Qui plus est, elle n'est que la sixième femme à être honorée dans le temple séculaire des “grands hommes” de la République française - et, tardivement, des grandes femmes - qui trône sur une colline de la rive gauche de Paris. La panthéonisation de la première superstar noire au monde fut l’aboutissement d'années de campagne de la part de la famille et des fans de Baker pour lui accorder ce rare honneur posthume. Pendant plus de deux cents ans, figures ayant eu l’honneur d’entre au Panthéon ont été exclusivement des personnalités de sexe masculin, révolutionnaires, philosophes, écrivains, scientifiques et grandes figures politiques. La première femme au Panthéon, Sophie Berthelot a été inhumée en 1907 pour ne pas être séparée de son mari, le scientifique Marcellin Berthelot. Ce n’est qu’en 1995 qu’une seconde femme la suit, en reconnaissance de son travail personnel : il s’agit de la scientifique Marie Curie, découvreuse de la radioactivité – avec son époux Pierre Curie (panthéonisé la même année) – et seule scientifique à avoir reçu deux prix Nobel dans des disciplines différentes, la physique et la chimie. En 2013, le président du Centre des monuments nationaux, Philippe Bélaval, préconise, dans un rapport sur la modernisation du Panthéon, au sein duquel il convient de “rendre hommage à des femmes du XXème siècle incarnant un message fort d’engagement républicain”. Deux ans plus tard, en 2015, deux résistantes, Germaine Tillion et Geneviève de Gaulle-Anthonioz, y sont inhumées en même temps que les résistants Jean Zay et Pierre Brossolette. En 2018, Simone Veil, ancienne déportée et figure politique de premier plan, entre à son tour au Panthéon aux côtés de son mari Antoine Veil.


Pour la première fois, la cérémonie d’entrée de Joséphine Baker au Panthéon honore une femme seule, sans conjoint ou compagnon de lutte. Bien qu’aucun texte ne détaille les mérites demandés. En théorie, il n’est même pas obligatoire d’être de nationalité française, même si c’est le cas de tous ceux qui se trouvent aujourd’hui dans la crypte. Toutefois, il existe des critères implicites : on attend une personnalité exemplaire, qui incarne les idéaux de la République - le compositeur Hector Berlioz ou le marquis de La Fayette avait ainsi été écartés pour leurs penchants monarchiques - et dont le combat doit faire écho aux valeurs du chef de l’État.

L’Élysée a ainsi estimé que Joséphine Baker, par son engagement dans la Résistance et dans la lutte antiraciste, était “l’incarnation de l’esprit français”. Le communiqué du 23 août 2021 ajoute que “à travers ce destin, la France distingue une personnalité exceptionnelle, née américaine, ayant choisi, au nom du combat qu’elle mena toute sa vie pour la liberté et l’émancipation, la France éternelle des Lumières universelles”. C’est pour toutes ces raisons et toutes ces causes que “Joséphine Baker, décédée en 1975, méritera désormais la reconnaissance de la patrie.”


Guillaume Piketty analyse pour Le Monde la manière dont Emmanuel Macron, Président de la République française depuis 2017, s’inscrit dans le temps long de l’Histoire à travers ses hommages à des “héros” de la France bien choisis. En témoigne son hommage du 11 Novembre 2021, dans lequel il inscrit les valeurs de l’ordre républicain dans le passé, le présent et l’avenir de la France. Le Président français a accédé à la demande d'inhumation en août afin de reconnaître le fait que “toute la vie de Baker a été consacrée à la double quête de liberté et de justice”, selon un communiqué publié par son bureau à l'époque. La panthéonisation de la résistante franco-américaine redit la puissance des idéaux que porte la France. Mais elle ne sera qu’un simple geste électoral si la cérémonie n’est pas accompagnée d’actes concrets destinés à faire vivre une promesse républicaine trop souvent trahie par les inégalités sociales et les discriminations.

En l’occurrence, le choix est tout sauf anodin dans le contexte actuel. Joséphine Baker incarne l’icône dont le parcours appartient au passé tout en personnifiant des messages très actuels : la force et le rayonnement que donnent à la France l’accueil des étrangers et la défense des droits humains ; l’universalisme des valeurs issues de la Révolution française ; la dialectique des droits et des devoirs. Le choix de la “Vénus d’ébène” des années 1930 pour le Panthéon rappelle aussi à ceux qui croient pouvoir enfermer le pays dans un indépassable racisme colonial la complexité des rapports qu’entretient la France avec ses minorités. Joséphine Baker, comme l’explique l’historien Pap Ndiaye, n’a jamais été dupe des stéréotypes exotiques et sexuels qu’elle véhiculait, et dont elle savait jouer. Pas plus que cette fidèle de De Gaulle, présente en 1963 aux côtés de Martin Luther King lors de la marche sur Washington contre la ségrégation raciale ou encore de Fidel Castro - en 1966 à La Havane lors de la conférence tricontinentale de solidarité des peuples du tiers-monde - ne se laisse enfermer dans une idéologie.


Par la décision de faire entrer Joséphine Baker au Panthéon, Emmanuel Macron opère un choix à la fois judicieux, stratégique et lourd de sens. À l’approche de l’élection présidentielle, l’action politique semble évidente : adresser un message d’unité, de fierté et d’ambition au pays tiraillé par les divisions et éreinté par la crise sanitaire. Alors que les questions identitaires et migratoires ne cessent de s’inviter dans le débat public, le Président de la République se place sous les auspices d’une figure exemplaire, incontestable et imperméable à toute controverse. Mais au-delà du symbole, il reste à la France de retenir les leçons tirées des engagements de la grande danseuse et à honorer son message en s’ouvrant résolument à la diversité pour donner sa chance à chacun, quelle que soit la couleur de sa peau.




Peu de personnalités ont incarné aussi universellement les valeurs que la France républicaine entend porter comme a su le faire Joséphine Baker. Son existence entière est tatouée du mot “Liberté”. Tant dans la façon qu’elle a de se jouer des clichés coloniaux sur scène, que dans sa vie sentimentale ou au cours de son engagement dans la Résistance.

L’idéal de fraternité universelle bâti au travers de sa “tribu arc-en-ciel”, composée de douze enfants adoptés aux quatre coins du monde, entretient le souvenir de la militante infatigable que fut Joséphine Baker, partie le 12 avril 1975.



RESSOURCES


Joséphine Baker, première icône noire, réalisé par Ilana Navaro, Arte documentaire


La Véritable Joséphine Baker, Emmanuel Bonini, éditions Pygmalion, 2000


Joséphine Baker au Panthéon, un puissant message d’ouverture sur le monde, Guillaume Piketty interviewé par Antoine Flandrin, 26 novembre 2021, Le Monde


Pour faire entrer le peuple au Panthéon, Rapport à Monsieur le Président de la République du 22 mai 2013, Philippe Bélaval


L’art « noir », victime du mépris raciste, Philippe Dagen, Le Monde, 25 juillet 2016


Joséphine Baker (1906-1975), Dossier individuel du Service historique de la Défense du Ministère des Armées


Le succès de Joséphine Baker s’inscrit dans la mode dite « nègre » des années 1920, Philippe Dagen, Le Monde, 26 novembre 2021


Les artistes sous l’Occupation : Joséphine Baker, Alexandre Sumpf, Septembre 2013


Rapport d’information sur « La diplomatie culturelle et d'influence de la France : quelle stratégie à dix ans ? », M. Michel HERBILLON Mme Sira SYLLA, Enregistré à la Présidence de l'Assemblée nationale le 31 octobre 2018


Frères d'armes : Ils se sont battus pour la France depuis plus d'un siècle - Joséphine Baker, INA, 20 juin 2014


« Femmes d’exception » : Joséphine Baker, une artiste engagée, Christophe Averty, Le Monde, 4 mars 2020


Adieu New York… Bonjour Paris ! par Joséphine Baker pour le magazine « Pour vous », 25 juin 1936


De l’après-guerre au Panthéon, Robin Richardot, Le Monde, 3 septembre 2021


Discours du Président français Emmanuel Macron lors de la cérémonie d'entrée au Panthéon de Joséphine Baker - Paris, le 30 novembre 2021


La force symbolique de l’entrée au Panthéon de Joséphine Baker, « combattante de la liberté », Claire Gatinois, Le Monde, 30 novembre 2021


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